ENTREVUE AVEC ME MARIE-CLAIRE BELLEAU, MÉDIATRICE FAMILIALE

Jeanne Larose, rédactrice en chef

 Me Marie-Claire Belleau

Me Marie-Claire Belleau

1. EN QUOI CONSISTE LE TRAVAIL D’UN(E) MÉDIATEUR(TRICE) FAMILIAL ?

Depuis la création de la médiation familiale en 1977, son objectif premier est d’aider les parents à mieux communiquer. Les enfants s’adaptent mal au conflit, l’adversité entre leurs parents leur nuit et affecte la relation à long terme des parents. Car en effet, lors d’un conflit familial, il faut savoir se projeter dans l’avenir. Le problème réside dans le fait que les individus manquent de méthodes pour se parler, et le conflit peut alors complètement les dénaturer. À cause de paroles dites en période de crise, les parents risquent de développer des sentiments négatifs l’un pour l’autre. La médiation part de la prémisse que même si le couple n’existe plus, une nouvelle forme de parentalité s’instaure et devra se poursuivre. Un objectif de la médiation familiale consiste à permettre aux parents d’entrer en dialogue dans un contexte sécuritaire pour échanger sur leurs valeurs profondes. Ils comprennent ainsi pourquoi ils font cet effort dans l’objectif d’exercer sereinement leur rôle de parent. La médiation fait la promotion d’une bonne communication pour exercer cette nouvelle forme de parentalité. La médiation vise à créer un climat pour échanger sur les attentes et les valeurs de chacun autour de questions fondamentales, mais aussi pragmatiques et concrètes. Il s’agit alors de faire preuve d’une flexibilité essentielle à la création d’une entente. Cette dernière n’est pas la source de sécurité de la médiation, c’est plutôt la communication que ce processus de résolution des conflits permet.


2. COMMENT LA MÉDIATION CONTRIBUE-T-ELLE À RENDRE LE SYSTÈME DE JUSTICE PLUS HUMAIN?

La médiation ne peut fonctionner si l’on peut compter sur un système judiciaire performant doté d’un
pouvoir coercitif. Le fait de savoir qu’un tel système existe et peut intervenir au besoin permet la médiation. Ce processus de prévention et de règlement des différends mène à la conclusion d’ententes sur mesure, réalistes, et viables dans le quotidien de situations familiales uniques qui tiennent compte des intérêts des enfants ainsi que des priorités des parents. L’aspect du « sur mesure » est très important pour moduler les
rapports et tenir compte des détails de chaque situation particulière. Plusieurs contestent que certains professionnels qui pratiquent la médiation familiale ne soient pas des juristes. J’explique aux anciens
conjoints le calcul de la pension alimentaire pour qu’ils puissent en décider ensemble, mais je les aide à faire un budget pour qu’il soit réaliste. Par la suite, on procède au partage des biens. Il est important qu’aucun individu ne sente qu’il s’est fait avoir, et lorsque c’est le cas il peut être pertinent de les envoyer
consulter un juriste indépendant pour qu’il valide la justice de l’entente dans son intérêt. De mon expérience, il n’a jamais été nécessaire de renégocier l’entente à la suite de la consultation de juristes indépendants. La partie la plus délicate est le plan d’action parentale. L’enfant arrive-t-il chez le conjoint nourri? Sa lessive est-elle faite ? À cette étape, un travailleur social, une psychologue ou un thérapeute sont très aptes à favoriser la conciliation, autant sinon plus qu’une personne juriste. C’est d’ailleurs là qu’on constate une justice plus humaine, qui vient traiter des détails que sont les irritants de la vie. Dans cette
planification, la médiatrice ou le médiateur incite à la réflexion et à la communication, il ne propose pas.

3. QUELLES QUALITÉS SONT REQUISES POUR EXERCER CETTE PROFESSION ?

Il faut aimer les personnes et il faut avoir une certaine expérience de vie. Pour des juristes, il faut être capable d’être dans les coulisses, ne pas prendre le plancher et de poser beaucoup de questions, plutôt que prendre la parole et de se prononcer sur les enjeux. Il faut savoir ne rien dire quant à nos opinions, mais valider le consentement des individus en s’assurant qu’ils décident de manière éclairée selon leurs valeurs et leurs besoins. Il est important d’avoir une conviction profonde quant à leur capacité à prendre des décisions pour eux-mêmes, de viser l’empowerment des protagonistes en conflit. L’écoute, la tolérance, la compassion et le non-jugement sont de mise. Notre compréhension de la complexité de l’être humain s’améliore en vieillissant et nos jugements deviennent moins sévères. Nous arrivons mieux à accepter l’autre comme il est. Il faut de la créativité et de l’imagination dans les options à concevoir et pour faire germer la réflexion. Lorsqu’on écoute les personnes, on reste à l’affût de ce qui est en jeu, des besoins des enfants, mais aussi de ceux des parents et des adultes qui souhaitent refaire leur vie. L’imagination permet de sortir de modèles établis pour concevoir des façons de faire sur mesure pour mieux composer avec les circonstances.

4. QUELLE FORMATION EST NÉCESSAIRE ?

Tout d’abord, il faut obligatoirement avoir été membre d’un des sept ordres autorisés à pratiquer la médiation familiale - dont le Barreau du Québec et la Chambre des notaires du Québec - pendant au moins trois ans. À cela s’ajoute une formation de base de 60 heures dont 6 heures dévolues à la question de la violence conjugale, 45 heures de formation complémentaire qui seront, pour un juriste, 30 heures de formation dans le domaine du savoir-être et 15 heures en droit. Par la suite, 10 dossiers du professionnel en formation sont supervisés par une médiatrice ou un médiateur expérimenté et reconnu comme superviseur pour offrir des rétroactions ciblées dans des cas concrets. Cette supervision est particulièrement rassurante lorsque l’on apprivoise l’intervention en médiation.

5. QU’AIMEZ-VOUS LE PLUS DE VOTRE PROFESSION ?

Le sentiment de servir la justice. On cherche l’entente des gens, à les aider à bien réussir leur rupture pour l’exercice d’une nouvelle forme de parentalité. On valorise la communication entre eux. On souhaite qu’ils n’aient pas à regarder l’entente conclue en médiation.  En effet, si la communication entre les parents est bonne, ils sauront s’adapter aux aléas et aux imprévus de la vie en faisant montre de flexibilité.  L’entente devient le plan « B » qui n’intervient qu’en cas de désaccord. Elle aura toutefois permis aux parents de s’entendre sur leurs attentes et leurs valeurs vis-à-vis l’éducation et les soins de leurs enfants. Idéalement, la médiation favorise un climat qui permettra aux parents d’assister ensemble aux événements
importants de la vie de leurs enfants pour ces derniers, mais également pour eux-mêmes. Les enfants
devraient être en mesure d’en profiter pleinement sans se soucier des interactions tendues entre leurs parents.

6. QUE TROUVEZ-VOUS PLUS ÉPROUVANT ?

Ce ne sont pas les émotions, ni le conflit, qui sont les plus éprouvants en médiation.   Le plus difficile pour moi est d’avoir à intervenir auprès d’une personne qui m'est antipathique. Je dois travailler fort pour garder mon impartialité et surmonter mon sentiment négatif pour lui donner toute l’écoute qu’elle a le droit d’avoir. Cela survient lorsque l’individu à une attitude méprisante ou condescendante, quand il fait des réflexions choquantes à mon avis. Il est difficile de garder une posture neutre.  Pourtant, il est impératif de rester professionnelle et de lui offrir toute l’écoute et la disponibilité auxquelles il a droit.

7. QU’AVEZ-VOUS APPRIS DE LA
MÉDIATION FAMILIALE?

Il existe un paradoxe dans la famille : pour qu’elle soit unie, le couple doit être uni, pour que le couple soit uni, il faut que les parents se réservent des moments sans les enfants. Lorsque tout devient autour des enfants et de la famille, le couple se perd. Il faut prendre du temps en tête à tête et éventuellement s’imposer un moratoire sur les conversations autour des enfants pour se retrouver comme adultes et pour nourrir la relation conjugale. La médiation familiale m’a appris l’importance fondamentale de nourrir sa relation de couple sans quoi les personnes se perdent de vue et la famille avec elles.