TRANSGENRALITÉ ET PROJETS DE LOI : L’OPINION DES BONNES PERSONNES

Collaboration spéciale : Le flagrant délit, U. Ottawa

Isabelle Tessier


Actuellement, la transgenralité semble « populaire » autant en politique avec l’émergence du projet de loi 103 au provincial (adopté en juin 2016) et de C-16 au fédéral (actuellement en première lecture au Sénat) que dans les médias. Pourtant, le manque d’information concernant cette réalité demeure. D’ailleurs, pour Statistiques Canada, être trans n’existe pas : on est une femme, un homme ou on refuse de répondre. Par conséquent, aucune statistique officielle n’est disponible.  Je questionne Rosalie Hahn Plouffe, femme transgenre de 22 ans, et Charles Dagenais, homme trans de 25 ans, sur leur vie et sur les changements légaux envisagés. Je m’entretiens également avec Dominic Beaulieu-Prévost, psychologue et enseignant en sexologie à l’UQAM.

DISTINCTIONS À FAIRE ENTRE LES TERMES TRANSGENRE ET TRANSSEXUEL

Transsexuel : Provenant du lexique médical, ce terme est perçu comme péjoratif par plusieurs membres des communautés trans, car il associe la transition avec un processus médical incluant des modifications hormonales et chirurgicales du corps.

Transgenre : Ce terme signifie que la personne ressent une inadéquation entre son sexe attribué à la naissance et son identité de genre. Aucune transformation physique n’est nécessaire pour être transgenre.


VARIÉTÉ DANS L’IDENTITÉ DE GENRE

Les termes et identités de genre sont multiples.Plusieurs des termes émergents reflètent un malaise personnel ou social envers la binarité des genres. Parmi ceux-ci, on retrouve les termes gender fluid (dont le genre est variable, de plus féminin à plus masculin), gender queer (n’entrant pas dans lescatégories de genre, aussi utilisé comme affirmation politique) et agenre (ne s’identifiant pas à un genre). 

 http://www.go-montreal.com/FR/areas_fr.htm

http://www.go-montreal.com/FR/areas_fr.htm

PROJETS DE LOI

Le projet de loi 103 permet aux mineurs de demander un changement de sexe et de nom seuls à partir de 14 ans et avec l’accord d’un tuteur avant 14 ans. Elle ajoute aussi l'identité et l'expression de genre aux motifs de discrimination dans la Charte québécoise des droits et libertés de la personne.

Rosalie croit qu’offrir cette opportunité les aidera à traverser la puberté plus facilement.  Les enfants se connaissent suffisamment pour prendre ce type de décision. Cependant, elle considère que les parents sont aussi responsables de leur donner l’information nécessaire et de les guider sans jugement dans leurs choix. Les parents doivent être à l’écoute de leurs enfants lorsqu’ils expriment un sentiment fixe à ce sujet.

Charles croit qu’expliquer l’historique relié à son nom régulièrement peut être long et pénible, surtout lors d’une période éprouvante comme le secondaire. Pour lui, ce changement n’est qu’une suite logique du contrôle du processus médical déjà octroyé aux enfants.

Le projet de loi C-16 ajouterait également l’identité et l’expression de genre aux facteurs de discrimination de la Loi canadienne des droits de la personne (s’appliquant surtout aux instances gouvernementales et paragouvernementales, mais ne touchant pas la majorité des commerces). Ne modifiant pas la Charte canadienne des droits et libertés, ce changement aurait une portée symbolique importante. De plus, ces mêmes motifs seraient considérés comme des circonstances aggravantes selon le Code criminel, notamment en matière de crime haineux.

Rosalie rappelle que les trans ont droit au respect. Aucun être humain ne mérite d’être dénigré, surtout lorsque ce jugement porte sur son apparence physique plutôt que sur son comportement. La liberté de l’un s’arrête là où celle d’un autre commence.

Charles n’a pas vécu beaucoup d’intimidation lié à sa transgenralité comparativement à ses amis qui ont vécu de l’intimidation et même des agressions physiques. Il doute de la portée effective de lois pour dissuader de tels comportements, mais admet qu’affirmer de cette manière le rejet de ces gestes reste positif. 


VIES, TRANSITION ET RÉACTION DES PROCHES

Rosalie travaille pour le journal Le Droit. Elle s’exprime par l’art, notamment par la vidéo, la musique et le dessin, qui s’inspirent souvent de sa vie.  S’affichant publiquement comme transgenre depuis peu, elle souhaite traiter du sujet pour conscientiser certaines personnes.

Au secondaire, Rosalie se referme sur elle-même, éprouve de la difficulté à socialiser et vit un conflit intérieur. Elle n’aime pas sa masculinité, ce qui l’attriste. Elle envie l’attitude féminine, mais ne discerne pas bien ce qu’elle ressent.

Tentant d’abord d’accepter cette réalité « inchangeable », l’accumulation de souvenirs renforce chez elle l’idée qu’elle serait plus heureuse en tant que femme et l’amène à amorcer une transition. Sa blonde, Catherine, est la première à qui elle parle de son inconfort par rapport à sa masculinité et à son désir d’être une femme en société. Catherine, d’abord réticente, devient un soutien important pour Rosalie. Connaissant les idées rétrogrades de sa mère concernant l’homosexualité, elle tarde à lui en parler et craint sa réaction. Lorsqu’elle lui explique finalement sa situation, la réaction de sa mère est plus positive qu’anticipée, malgré le choc. Elle s’affiche rapidement au travail en l’annonçant par courriel et la réaction de ses collègues de travail est positive. Elle choisit de faire son « coming out » sur Facebook pour ne pas avoir à s’expliquer sans cesse. Elle obtient beaucoup de soutien, et ce, même de connaissances éloignées. 

Charles étudie en troisième année en arts visuels et médiatiques à l’UQAM. Il se passionne pour le dessin. Il hésite encore entre faire une maîtrise ou exercer le métier de tatoueur. Il est également activiste politique à ses heures. Il se décrit comme une personne dysfonctionnelle et comme neuro-divergent. Le modèle de société exigeant la productivité des individus lui convient mal, ce qui est entre autres dû à un TDAH entraînant une certaine désorganisation.

Ayant débuté sa transition il y a 5 ans, il tente de croire que les évènements négatifs et les personnes avec qui il ne s’entend pas ne sont pas liés à sa transgenralité pour garder une attitude positive. Faisant plusieurs « coming out » concernant son orientation sexuelle, il doit également annoncer qu’il est un homme.  L’annonce à ses parents abîme sa relation avec eux, tout particulièrement avec sa mère, et crée un froid familial pendant presqu’un an. Cette réaction est dure à prendre, étant donné qu’il n’a rien fait de mal. D’un autre côté, la réaction de ses amis est plus positive que prévue.

Les deux premières années de transition sont difficiles : la blessure qu’il éprouve face à la réaction de ses parents et son insatisfaction face à ses projets d’avenir, le tout combiné à son anxiété, conduit à une dépression. Il quitte son emploi où il se sent incapable de parler de la situation pour tenter d’obtenir la reconnaissance dont il aurait besoin pour sortir de l’isolement. Il s’est depuis entouré d’un nouveau cercle d’amis plus ou moins queer, se créant ainsi un milieu dans lequel il se sent à sa place et où il n’a pas d’explications à donner.


REPRÉSENTATION DES TRANS DANS LES MÉDIAS

Rosalie : « La représentation des trans s’est beaucoup améliorée. Enfant, je m’informais concernant ce qu’était un transsexuel. Mes sources d’information : les annonces classées, la télévision qui présentait les transsexuels comme des prédateurs sexuels et les blagues faites dans les films. Ma déduction d’enfant, avec l’information que j’avais, c’était qu’un transsexuel était un homme (dans la majorité des cas) s’habillant en femme dans le but d’avoir des relations sexuelles, d’où le terme transsexuel. Comment un enfant peut-il comprendre le concept et se découvrir quand la définition présentée par les médias et son entourage est teintée de peur, de dérision, d’exagération? Quand j’ai commencé à me questionner, j’avais peur d’être un prédateur sexuel. Quand on compare avec aujourd’hui, les trans sont majoritairement bien présentés par les médias. On voit des modèles inspirants qui s’affichent comme Caitlyn Jenner et des émissions comme « Je suis trans » qui présentent les personnes avant leur transgenralité. »

Charles : « C’est particulier. On en parle de plus en plus. C’est comme si on venait de découvrir notre existence alors qu’on a toujours été présent dans la société. Je considère que le traitement des trans dans les médias n’est pas positif. Les gens pensent comprendre parce qu’ils en entendent davantage parler, mais la vision donnée dans les médias passe à travers une lentille cisgenre (personne dont l'identité de genre est en accord avec son sexe attribué à la naissance). C’est une mauvaise représentation de notre réalité. Cela ne montre pas ce qui est approprié et respectueux. Pour une bonne représentation, il faudrait du contenu créé par les trans. Nous sommes capables de nous représenter seuls et nous sommes les meilleures personnes pour le faire. »

LEUR MESSAGE

Rosalie et Charles soulignent que le choix de modifier leur apparence pour qu’elle corresponde à leur identité de genre n’affecte aucunementnégativement la vie des autres. Questionner la véracité du sentiment de quelqu’un concernant son identité de genre est inutile. La moindre des choses serait de laisser les gens se découvrir et faire leur propre choix sans s’adresser à eux de façon blessante en raison de leur différence. Ils mentionnent que le manque d’information conduit souvent à des jugements très peu fondés et ne favorise pas l’ouverture d’esprit.

Rosalie : « Je comprends que vous ayez des réticences et des questionnements. Posez vos questions pour arrêter de vous former des opinions sans information. Ne vous servez pas de la violence physique ou verbale lorsque vous ne comprenez pas. On est juste des êtres humains normaux. Même si vos réactions positives lors d’un coming out sont appréciées, j’espère que la réaction sera, un jour, plus anodine et que tout le monde trouvera ça normal. »

Charles : « Plus d’information doit être donnée par les personnes concernées, les trans. Ce sont les meilleures personnes pour expliquer ce qu’ils vivent. Il faut surtout que les gens écoutent. Il y a déjà un effort de diffusion d’information, entre autres grâce aux médias sociaux, mais cet effort est inutile si personne n’écoute. Il serait important d’inclure le thème de la transgenralité dans l’éducation et d’en traiter comme d’une normalité. On devrait aussi traiter d’intersexualité pour déconstruire l’idéologie irréelle de classification très binaire. Cela pourrait faire une différence dans les perceptions et créerait un milieu positif pour que les enfants trans ne se sentent pas jugés ou menacés et qu’ils apprennent à se comprendre. De plus, les travailleurs du milieu de la santé et services sociaux ont besoin de formation spécifique et de sensibilisation pour apprendre à nous traiter de manière respectueuse, apprendre quoi dire et ne pas dire.